Les attitudes spontanées dans les relations interpersonnelles
Par Rémy Baudouin, jeudi 17 janvier 2008 à 08:12 :: General :: #16 :: rss
La notion d'attitude se distingue du comportement qui est observable et renvoie plus exclusivement à la dimension extérieure, corporelle. Même si elle se traduit par un comportement, l'attitude désigne les pensées, les dispositions que nous avons à l'égard d'une chose. Elias Porter, collaborateur de Carl Rogers a, dans les années cinquante, en utilisant le magnétophone procédé à l'étude de plusieurs centaines d'entretiens conduits dans le cadre de relations thérapeutiques. Avec son équipe de chercheurs, ils ont pu identifier six grandes familles d'attitudes auxquelles nous avons spontanément recours dans nos relations interpersonnellles et qui se traduisent par des "actes de langages", autrement dit des comportements observables spécifiques.
Nous nous penchons ici sur ces six familles d'attitudes et sur les effets qu'elles induisent sur soi et sur la relation. Nous nous pencherons également sur les attitudes à privilégier selon le type d'entretien mené. Il n'est pas ici question de prescrire telle ou telle attitude mais de s'interroger sur son impact dans la relation. La réflexion proposée en relation avec une conduite d'entretien est de savoir comment doser les attitudes appropriées à la nature de l'entretien. Il existe un débat chez les formateurs pour déterminer si la notion de comportement ne serait pas plus adaptée au propos que celle d'attitude. J'opte pour le mot attitude parce qu'il implique un travail d'intériorité et un véritable changement du regard qu'on porte sur l'autre. On peut en effet ne rien dire et par un simple regard faire passer un jugement ou une désaprobation que l'autre aura fort bien perçu et ressenti.
L'attitude de Jugement / évaluation
"Je sais ce que ça vaut"
Nous avons recours en permanence à cette attitude intérieure pour évoluer dans le monde qui nous entoure. L'attitude d'évaluation est très liée à une attitude de savoir: « Je sais ce qui est bon, à privilégier et ce qui est mauvais, à éviter ou à proscrire, (qui se fonde sans doute sur l'expérience de plaisir/déplaisir)» Elle renvoie à nos perceptions et également à nos a-priori, nos idées toutes faites sur les situations et sur les gens. Ces catégories que nous avons bâties sur notre système de valeur ont leur utilité, elles nous permettent de reconnaître rapidement des familles de gens, de situations afin de nous préparer à interagir avec elles. De plus, nombre de situations sociales (peut-être toutes) font appel à l'attitude d'évaluation. Je choisis tel commerçant sur le marché plutôt que tel autre. Je dois recruter un stagiaire pour mon service. Je dois sélectionner des candidats à une formation etc. Mon histoire personnelle, mes expériences, mes appartenances sociales et professionnelles ont forgé ces catégories que j'utilise pour « lire » le monde, lui donner un sens et y inscrire mon action. Sur le plan des relations interpersonnelles, il est important de distinguer le jugement émis à l'égard d'un comportement de celui émis sur la personne elle même. C'est une chose que de dire à quelqu'un: "tu es arrivez trois fois en retard au stage cette semaine, peux tu me dire pourquoi?" et "tu es un paresseux on n e peut pas compter sur toi". Le jugement émis sur la personne menace l'identité et sera perçu comme une agression par le destinataire. Ce type d'affirmation provoque des attitudes défensives chez l'autre et bloque la communication.
Distinguer l'évaluation de la personne et l'évaluation du comportement
Il est totalement illusoire de penser s'affranchir de l'attitude de jugement. Encore une fois, de nombreuses situations sociales sont d'ailleurs structurées autour de cette activité. Ce qu'il importe de distinguer, c'est l'objet du jugement. Lorsque j'évalue un stagiaire, est-ce que c'est le stagiaire que j'évalue, la personne ou ses compétences particulières pour effectuer une tâche donnée? Toute situation d'évaluation se structure sur un mode fortement hiérarchique. A ce moment j'ai un pouvoir sur l'autre, ce qui a pour effet de le renvoyer à son rapport personnel à la figure d'autorité et de provoquer des réactions massives de peurs et de défense. Une des principales peurs sociales, c'est la peur d'être évalué. Une situation d'entretien visant l'évaluation des compétences est beaucoup moins menaçante si on a précisé clairement nos objectifs en terme explicite et que nous avons laissé un temps à la personne pour la mettre à l'aise. Cela peut consister en quelques paroles rassurantes voir un simple regard.
Dans le cadre de la relation éducative il importe de préciser à l'enfant ou au jeune que ce n'est pas lui qu'on juge mais son travail ou son comportement. La communication non-violente, à cet égard, suggère de proscrire tous les termes qui réifie l'identité de la personne: "tu es ceci ou tu es cela" et de les remplacer par des termes plus en accord avec l'observation de faits ou de comportement sans identifier l'autre à son comportement.
Dans le cadre d'un entretien d'aide par contre, toute attitude d'évaluation sera vécue comme menaçante et bloquera la libre expression de l'interviewé. La dynamique de l'entretien d'aide repose sur la nécessité de permettre à l'interviewé d'exprimer ce qui fait problème pour lui, ce qui l'angoisse (donc ce qui lui fait peur). On peut facilement comprendre que dans ce contexte toute attitude de jugement est fortement contre-productive. Qui a envie de se confier à quelqu'un qui commence par le juger ou par juger ce qu'il dit? L'identité est une réalité psychique fragile construite dans le langage, elle peut-être menacée à tout moment par des mots qui la nient, la dévalorisent, la réduisent ou l'enferment. Lorsqu'il s'agit e relations humaines, le langage ne fait pas que référer, il à aussi une action de proférance : il fait advenir une réalité. Si je dis toujours à un élève "tu es un incapable", il y a de fortes chances qu'il le devienne.
L'attitude de décision ou de conseil
« je sais ce qu'il faut faire »
C'est une autre attitude que nous adoptons très spontanément car nous avons tous résolu un certain nombre de problèmes avec succès et nous nous empressons de vouloir faire profiter les autres de nos expériences. Ce qui est spécifique à cette attitude c'est que nous faisons souvent abstraction de la personne, de ses besoins, du contexte et nous préconisons alors des solutions qui ont marché pour nous, dans un autre contexte. Les mots magiques que nous utilisons alors commencent souvent par la formule : « ya ka, il faut qu'on, vous devriez... ». Le problème majeur que pose cette attitude est que bien souvent, nous dispensons nos conseils alors que l'autre ne nous les demande pas. Il est bien sûr des situations où je vais dire: « ne prenez pas cette rue, elle est en sens interdit » si je vois quelqu'un s'y s'engager par inadvertance. Il y a parfois obligation de conseil ou de décision lorsqu'il y a urgence par exemple. Mais dans le cadre d'une relation d'aide ou d'une relation pédagogique qui vise l'autonomisation de la personne, il faut savoir retenir ses bons conseils pour laisser l'autre trouver sa solution, son propre cheminement.
La relation pédagogique comporte d'inévitables moments de directivité, mais avec un publique adulte, il doit toujours s'agir de propositions. « Qu'est-ce que tu pourrais faire d'autre avec ce jeune plutôt que de toujours lui préconiser les mêmes solutions? » « Je ne sais pas, je bloque. », à ce moment là on cherche avec lui et si il ne trouve pas on peut lui dire: « Puisque tu sais qu'elle bloque avec les situations d'apprentissage, pourrais-tu lui proposer de te parler de son expérience de l'école?.. ». Ici nous analysons ensemble la situation et nous essayons de construire une réponse. Là je me situe dans le champ des relations humaines, relation pédagogique, relation d'aide ou la réponse à trouver demande à prendre en compte la singularité de la situation et de la personne. Quand ma voiture est en panne, bien sûr je peux aller voir un mécanicien et lui demander ce que je dois faire.
Si l'on vise à établir une relation de confiance, dans les débuts d'une relation, on peut bien sûr utiliser l'attitude de conseil, mais il faut le faire avec prudence, en s'assurant d'avoir bien écouté la personne et qu'elle peut s'approprier ce conseil.
L'attitude d'interprétation
« Je sais ce que ça signifie ».
Cette attitude renvoie également à une activité fondamentale de l'être humain. Nous cherchons en permanence à interpréter le sens des actions de ceux qui nous entourent. Notre besoin de comprendre ce que fait l'autre nous amène à convoquer diverses théories explicatives. Il fait la tête en ce moment parce qu'il a du s'engueuler avec sa femme. Il ne me rend pas cet écrit par ce qu'il m'en veut de ce que je lui ai dit la dernière fois. Souvent nous convoquons une "psychologie de comptoir" pour asséner à l'autre des interprétations du genre: "vous n'en n'avez peut-être pas conscience mais vous êtes en train de rejeter votre enfant dit un jour un enseignant à un parent qu'il voyait pour la première fois et qui ne pouvait recevoir cette "interprétation" que comme une agression. Cette attitude est une des plus violentes symboliquement, elle dit au fond: "je sais le sens de vos actes alors que vous même les ignorez". Ce recours à l'interprétation sauvage est du à une méconnaissance de la cure psychanalytique. Et surtout à une méconnaissance des mécanismes de défense du sujet. Encore une fois, l'interprétation d'un comportement ne vaut que si elle elle acceptée par son destinataire. A ce titre elle ne peut être que proposée comme une hypothèse. "Tu n'arrives pas à t'investir dans ton travail en ce moment, est-ce que c'est parce que tu as des difficultés à la maison? Je sais qu'il s'agit de ta vie personnelle et peut-être que tu ne souhaites pas en parler... Si je me trompe tu peux me le dire. Mais si à un moment donné tu souhaites parler de ce qui te rend triste en ce moment, je pourrai t'écouter". Une interprétation ne peut être acceptée par la personne concernée que si elle recèle un véritable pouvoir éclairant sur la situation que si elle fait sens pour lui mais surtout que si la relation établie est suffisamment confiante.
L'attitude de soutien
« je sais ce que tu ressens »
L'attitude d'enquête
« Je sais les questions qu'il faut poser » « Je cherche à savoir »
L'attitude de compréhension
« dis moi ce que tu vis » « dis moi ce que tu sais de ta situation » le Non-jugement / époché de la phénoménologie : « mise entre parenthèse » de son appareil conceptuel.
Autoformation
Retrouver des situations dans lesquelles on vous a manifesté une des six attitudes décrites. Procédez attitude par attitude en vous posant les questions suivantes: Face à cette attitude, qu'est-ce que j'ai ressenti sur le plan émotionnel, physique? Qu'est-ce que j'ai pensé, qu'est-ce que je me suis dit? Qu'est-ce que j'ai fait en réponse à cette attitude rencontrée? Vous pouvez également procéder en prenant des exemples dans lesquels vous témoignez telle ou telle attitude en en observant les réactions de votre interlocuteur.
Supports pédagogiques
Commentaires
1. Le samedi 27 septembre 2008 à 16:13, par mag
2. Le lundi 18 mai 2009 à 12:28, par aide juridique
3. Le samedi 2 janvier 2010 à 05:13, par comment
4. Le jeudi 29 avril 2010 à 02:05, par forcebleu
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