Les histoires de vie comme démarche de mise en forme de soi

Ce qui, dans le passé, caractérise le fait d'écrire ses "mémoires" est l'appartenance à une élite, politique ou intellectuelle. La participation à des faits historiques marquants légitime l'auteur qui d'une certaine manière est perçu comme faisant oeuvre d'utilité publique en donnant à voir de l'intérieur l'histoire de grands événements ou bien en livrant son regard sur tels "grands personnages". Mais l'oeuvre de Montaigne et plus tard celle de Rousseau considérées comme fondatrices de la modernité, ouvrent la voie pour ce qui va devenir au vingtième siècle un exercice qui se démocratise. La parole sur soi et par extension l'écriture sur soi fonde et actualise un sujet qui se veut libre. "Que vais je faire de ce que l'on a fait de moi?" telle est l'interrogation fondamentale de l'existentialisme posée plus tard par Jean Paul Sartre. Dès lors, ce n'est plus le "grand événement" qui régit la légitimité de l'écrit biographique mais au contraire sa radicale "qualitativité subjective". Sans doute qu'il importe peu de savoir ce que la science va faire d'un écrit comme celui d'Anne Franck ou bien du président Schreber. Anne Franck écrit bien pour un autre, mais cet autre c'est l'interlocuteur dont elle a besoin pour survivre, pour donner un sens à l'épreuve qu'elle traverse. On peut en dire autant de Daniel Paul Schreber. Dans ces "mémoires d'un névropathe" il s'invente lui même comme sujet libre dans un acte fondateur de résistance à l'institution judiciaire et psychiatrique. On peut dire que Freud, Gilles Deleuze et bien d'autres ont eu besoin des écrits de Daniel Paul Shreber pour étayer leurs thèses sur le délire paranoïaque. L'auteur, lui n'avait pas besoin d'eux comme savants, pour s'inventer tel qu'il le fait dans son acte d'écrire. Bien sur, il lui faut un lecteur, mais celui-ci n'est pas nécessairement la Science. Il lui suffit d'un autre, humain, qui puisse le lire pour que son travail d'écriture prenne sens. En ce sens, cet écrit surpasse les lectures qui peuvent en être faites avec les catégories de la psychologie ou de la psychiatrie et ce n'est sans doute pas pour rien qu'on demande encore aux étudiants en clinique psychanalytique de lire Schreber dans le texte avant de lire les interprétations qu'ont pu en faire tel ou tel auteur savant. Ces exemples montrent et réaffirment la pratique de l'histoire de vie comme une constante anthropologique fondatrice. Ces récits existent avant même qu'un tiers vienne les solliciter. Ils témoignent sans doute de la qualité émergente de la conscience et de la créativité radicale de l'imagination. Le récit qu'un sujet se fait de son histoire est pris dans d'autres grands et petits récits de collectifs, de familles, de groupes d'appartenance divers. Il est pris dans une culture donnée et les contraintes du langage manquent toujours à rendre compte pleinement de la complexité et de l'énergie foisonnante de la vie. Aucune vie ne peut se dire pleinement. Aucun récit de vie ne peut prétendre épuiser la vérité d'un sujet. C'est bien ce qui doit nous rendre humble et prudent par rapport à ces pratiques. Le respect et l'écoute des silences vaut parfois bien plus qu'un récit qui verserait du côté de l'aveu et qu'on aurait pu par les divers jeux des places sociales, extorquer à son auteur.

(texte de Rémy Baudouin, publié initialement sur wikipedia)